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Immortalité numérique: quand l’IA nous permet de parler aux morts

29 oct.
8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours


Une femme contemple l’avatar holographique vert d’un proche décédé, recréé par intelligence artificielle à partir de souvenirs numériques, illustrant le concept d’immortalité numérique.

Si l’on pouvait reparler à un proche décédé, que lui dirait-on? Entendre à nouveau sa voix, retrouver ses expressions, reprendre une conversation que la mort a interrompue… L’immortalité numérique fait miroiter la possibilité de renouer avec ceux qui nous ont quittés. Cette promesse soulève toutefois des questions éthiques, psychologiques et juridiques auxquelles nous n’avons pas encore toutes les réponses.


L’immortalité numérique: de la science-fiction à la réalité

Au fil de notre vie, nous accumulons des traces numériques sous forme de photographies, de vidéos, de textos, de courriels, de publications sur les réseaux sociaux et d’enregistrements vocaux. Autant de fragments de notre existence qui subsistent après notre disparition.


Avec les progrès de l’intelligence artificielle générative, ces données peuvent désormais servir à créer une représentation numérique d’une personne, capable d’imiter sa voix, son apparence et ses habitudes de communication.


Ces représentations sont parfois appelées griefbots (robots de deuil), deadbots ou «fantômes numériques».


Leur fonctionnement varie. Certaines technologies produisent des vidéos dans lesquelles une personne décédée semble s'adresser à ses proches. D'autres permettent de converser avec une simulation de cette personne, grâce à un robot conversationnel alimenté par des données personnelles.


Cependant, une distinction fondamentale s'impose, car ces technologies ne ramènent personne à la vie. Elles produisent une simulation à l'aide d'informations. 


Les réponses générées ne correspondent pas nécessairement à ce que la personne aurait réellement dit ou pensé. Cette différence prend toute son importance lorsqu'on s'intéresse aux effets de ces interactions sur les personnes endeuillées.


Des entreprises recréent nos proches disparus


Schéma illustrant les trois étapes de création d’un avatar conversationnel par intelligence artificielle, des traces numériques (photos, vidéos, messages et voix) à leur traitement par l’IA, jusqu’à la reconstitution virtuelle d’une personne décédée.

Ce marché n'en est plus au stade du simple concept. En Corée du Sud, l'entreprise Vaice propose de produire des vidéos de personnes décédées à l'aide de photographies et d'échantillons vocaux. Dans un reportage publié par Associated Press, l'entreprise affirme servir environ 300 clients par mois. Une vidéo de trois à cinq minutes coûte environ 390$ US.


Le reportage raconte l'histoire d'un homme ayant fait créer une vidéo de son grand-père décédé pour l'offrir à son père. Dans cette reconstitution, le grand-père prononce des paroles affectueuses et présente des excuses pour certains événements du passé. Le père, profondément ému, fond en larmes.


Il faut toutefois préciser que le message avait été rédigé par son petit-fils. L'IA n'avait pas retrouvé les véritables pensées du défunt, elle leur avait simplement donné une voix et un visage.


Cette distinction est essentielle pour comprendre ce que ces technologies peuvent réellement offrir, bien que les possibilités vont au-delà des vidéos préenregistrées.


Des entreprises explorent également la création d'avatars interactifs pouvant répondre à des questions, raconter des souvenirs ou entretenir des conversations avec les proches du défunt.


Même les géants de la technologie s’intéressent à ces possibilités. En décembre 2025, Meta a obtenu un brevet décrivant un système capable de simuler l’activité d’un utilisateur sur les réseaux sociaux, y compris après son décès, grâce à l’intelligence artificielle. Cette technologie pourrait permettre de générer des publications et des interactions imitant celles de la personne disparue. Meta a toutefois précisé ne pas avoir l’intention de commercialiser cette technologie.


Quels effets sur le deuil lorsqu’une IA imite un proche décédé?


Pour certaines personnes, entendre une voix familière ou retrouver une façon de parler peut procurer du réconfort. Pour d'autres, cette expérience pourrait raviver la douleur ou compliquer l'acceptation de la perte. En effet, la recherche commence à explorer ces réactions.


Une étude rapportée par Science News a examiné les interactions de 16 volontaires avec des simulations conversationnelles de proches décédés. Les participants ont généralement décrit leur expérience de façon positive, parfois même lorsque l'IA inventait des renseignements sur la personne disparue.


Des erreurs factuelles semblaient moins dérangeantes que les maladresses dans le ton ou la manière de s'exprimer. Autrement dit, une simulation peut susciter une impression de présence authentique sans être fidèle à la réalité. Ce phénomène rappelle ce que nous expliquions dans Amour et IA: peut-on tomber amoureux d’un robot conversationnel? 

«Notre cerveau ne teste pas l’authenticité ontologique de l’interlocuteur. Il répond au signal relationnel, et le signal est convaincant.»

Dans le contexte du deuil, cette distinction prend une dimension particulièrement troublante. Une voix familière, des expressions reconnaissables et des réponses empreintes d’affection peuvent susciter une véritable réaction émotionnelle, même si la personne avec laquelle nous croyons renouer n'est qu'une simulation numérique.


Il faut cependant interpréter ces résultats avec prudence. Les participants étaient volontaires et favorables à l'expérience. De plus, les réponses des robots étaient supervisées par un chercheur. Ces résultats ne permettent donc pas de conclure que les fantômes numériques facilitent le deuil pour l'ensemble de la population.


Un article publié dans la revue Journal of Medical Internet Research souligne d'ailleurs que les recherches sur l'efficacité et les risques de ces technologies demeurent limitées.


Des spécialistes envisagent leur utilisation comme complément à des démarches thérapeutiques ou commémoratives. D'autres craignent qu'une interaction prolongée avec une simulation réaliste puisse favoriser une dépendance émotionnelle ou brouiller la frontière entre l'absence réelle et la présence artificielle. La question n'est donc pas simplement de savoir si la technologie fonctionne, mais ce qu'elle change dans notre façon de vivre la perte d'un être cher.


Le risque d'une deuxième disparition


Imaginez qu'une personne endeuillée développe, pendant plusieurs années, l'habitude de discuter tous les jours avec le double numérique de son conjoint disparu. Puis, un jour, l'entreprise qui héberge ce service ferme ses portes.


L'avatar disparaît.


La personne pourrait alors avoir l'impression de perdre son proche une deuxième fois. Ce scénario fait partie des préoccupations soulevées dans une enquête publiée par Vox en octobre 2026. Les chercheurs s'intéressent à cette possibilité de «deuxième perte», mais aussi au contrôle que les entreprises pourraient exercer sur ces relations artificielles, car contrairement à nos souvenirs, qui nous appartiennent, les avatars numériques dépendent souvent d'une infrastructure commerciale.


L'accès à un proche virtuel pourrait ainsi être conditionnel au paiement d'un abonnement, aux modalités d'une plateforme ou à la survie financière de l'entreprise qui offre le service.


Que se passe-t-il si l'entreprise décide de modifier le comportement de l'avatar? D'intégrer des publicités à ses conversations? Ou d'utiliser les données recueillies à d'autres fins?


Ces scénarios sont notamment explorés dans une publication scientifique de Cambridge sur les enjeux éthiques des avatars posthumes. Le problème dépasse largement la technologie. Il touche à la commercialisation du deuil et à la vulnérabilité des personnes qui traversent une période difficile.


Qui a le droit de faire revivre une personne décédée?


Une autre question fondamentale concerne le consentement. Prenons l'exemple d'une femme décédée sans avoir exprimé le souhait d'être représentée par une intelligence artificielle. Quelques années plus tard, l'un de ses enfants décide de créer un avatar avec ses messages, ses photographies et ses enregistrements vocaux. Son frère trouve cette initiative réconfortante. Sa sœur, au contraire, considère qu'elle porte atteinte à la mémoire de leur mère.


Qui a le dernier mot?


Que se passe-t-il si les conversations utilisées pour créer l'avatar contiennent des informations privées concernant d'autres personnes?


Les chercheurs s'interrogent sur les droits des personnes décédées, le consentement des proches, la conservation des données et les limites de leur utilisation commerciale. Une étude publiée dans la revue Journal of Responsible Technology propose deux grands principes pour encadrer les robots de deuil: le consentement et la prévention de la dépendance émotionnelle.


Les auteurs recommandent d'encadrer la création, l'utilisation et la suppression des avatars, d'identifier clairement les simulations et de prévenir les mécanismes favorisant un attachement excessif. Une autre publication scientifique de juin 2026 propose un cadre d'analyse comprenant neuf dimensions, dont le consentement, les sources de données, la fidélité de la simulation, les objectifs poursuivis et la gouvernance des systèmes. Ces travaux montrent que les questions éthiques ne peuvent être résolues par une simple case «j'accepte» dans les conditions d'utilisation d'un service.


Qu'en est-il de l'immortalité numérique au Québec?


La question est particulièrement pertinente dans le contexte de la protection des renseignements personnels. La Commission d'accès à l'information du Québec précise que des personnes peuvent, sous conditions, obtenir des renseignements personnels concernant un proche décédé, notamment lorsqu'ils peuvent favoriser leur processus de deuil.

Toutefois, cette possibilité d'accès ne constitue pas une autorisation générale de reproduire sa personnalité, sa voix ou son image au moyen de l'intelligence artificielle. Les enjeux liés aux droits de la personnalité, à la vie privée et au consentement après le décès demeurent complexes et nécessitent une analyse juridique adaptée à chaque situation.


Des chercheurs québécois se penchent sur l'immortalité numérique


Le Québec contribue aussi aux réflexions entourant ces nouvelles technologies. L'Observatoire international sur les impacts sociétaux de l'IA et du numérique (OBVIA) mène un projet de recherche intitulé L'immortalité artificielle: perspectives éthiques, juridiques et artistiques.


Dirigé par Emmanuelle Marceau, professeure de philosophie au Cégep du Vieux Montréal, ce projet réunit des expertises en philosophie, en droit et en création artistique. Un article publié par les Fonds de recherche du Québec en 2025 présentait notamment les nombreuses interrogations soulevées par l'utilisation d'avatars numériques de personnes décédées. Les travaux ont également donné lieu à L'immortalité artificielle à nos portes: panacée ou danger?, une réflexion sur les risques éthiques associés à ces nouvelles pratiques.


La chercheuse s'intéresse notamment aux conséquences possibles sur le deuil, aux droits des personnes et à notre rapport collectif à la mort. L'approche interdisciplinaire est importante puisque l'immortalité numérique n'est pas qu'une question d'informatique. Elle touche également la psychologie, le droit, la philosophie, la culture et les valeurs sociales.


Faut-il se méfier des fantômes numériques?


Il serait trop simple de présenter ces technologies comme une avancée extraordinaire ou, à l'inverse, comme une dérive nécessairement dangereuse. Certaines personnes peuvent trouver du réconfort dans une expérience ponctuelle, comme regarder une vidéo commémorative ou écouter un message enregistré de leur vivant par un proche. Tandis que d'autres peuvent développer une relation prolongée avec un avatar conversationnel, dont les réponses deviennent de plus en plus difficiles à distinguer de celles d'une véritable personne.


Ces deux expériences ne présentent pas les mêmes risques. Avant d'utiliser un service d'immortalité numérique, plusieurs questions méritent donc d'être posées:


  • La personne concernée a-t-elle consenti à cette utilisation de son image, de sa voix et de ses données?

  • Les utilisateurs comprennent-ils clairement qu'ils interagissent avec une simulation capable d'inventer des informations?

  • Comment les données personnelles sont-elles conservées, utilisées et éventuellement supprimées?

  • Peut-on mettre fin au service sans perdre définitivement les données ou les souvenirs confiés à l'entreprise?

  • Existe-t-il des protections contre la manipulation commerciale et la dépendance émotionnelle?


Ces précautions deviennent particulièrement importantes lorsque des enfants ou des personnes vulnérables sont concernés. L'objectif devrait être de préserver la dignité des personnes disparues et le bien-être de leurs proches, plutôt que de prolonger artificiellement les interactions à tout prix.


L'IA peut imiter une personne, mais peut-elle préserver ce qui la rendait unique?


L'immortalité numérique nous confronte finalement à une question qui dépasse les capacités de l'intelligence artificielle.


Qu'est-ce qui définit vraiment une personne?


Sa voix? Ses souvenirs? Sa façon de parler? Ses opinions? Sa capacité à nous surprendre?


Une IA peut reproduire certains de ces éléments à l'aide de données. Elle peut même générer des réponses inédites qui donnent l'impression d'une conversation naturelle.

Cependant, elle ne possède pas pour autant l'histoire vécue, la conscience ou l'expérience subjective de la personne disparue.


Une ressemblance convaincante ne constitue pas une continuité de la personne. Cela n'enlève rien à la valeur émotionnelle que certaines personnes peuvent accorder à ces simulations. Après tout, nos relations avec les souvenirs, les objets et les images de nos proches sont profondément personnelles.


Contrairement à une photographie ou à un ancien message vocal, un avatar alimenté par l'IA peut produire de nouvelles paroles. Il peut attribuer à une personne décédée des propos qu'elle n'a jamais tenus. Voilà peut-être où se trouve le véritable changement. Pour la première fois, nos souvenirs numériques peuvent nous répondre. Cette possibilité nous oblige à réfléchir non seulement à ce que la technologie permet de faire, mais aussi à ce que nous souhaitons réellement en faire, car la question n'est plus uniquement de savoir si nous pourrons continuer à parler à nos proches après leur mort. C'est aussi de décider qui aura le droit de parler en leur nom.


Mieux comprendre l’IA pour mieux en saisir les enjeux


L’intelligence artificielle transforme nos façons de travailler, de communiquer et même d’entretenir nos relations. Pour suivre cette évolution, encore faut-il comprendre ce que ces technologies permettent réellement, leurs limites et les questions qu’elles soulèvent. Info IA Québec propose des conférences sur l’intelligence artificielle pour aider le grand public, les professionnels et les entreprises à développer une compréhension éclairée de l’IA et de ses applications.

natasha tatta traductrice et rédactrice bilingue agréée infopreneure et consultante en ia générative

Natasha Tatta, C. Tr., trad. a., réd. a. Spécialiste langagière bilingue, je conjugue la précision des mots et la portée des idées. Infopreneure et consultante en IA générative, j’accompagne les professionnels dans l’adoption de l’IA générative et le marketing de contenu.


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